
Moteur
d'occidentalisation, le développement est un mythe qu'il faut
aujourd'hui
abandonner au profit d'une politique de l'homme et de la civilisation.
Ne
faut-il pas nous défaire du terme de développement,
même amendé ou amadoué en développement
durable, soutenable ou humain ?
L'idée
de développement a toujours comporté une base technique-économique,
mesurable par les indicateurs de croissance et ceux du revenu. Elle
suppose de façon implicite que le développement techno-économique
est la locomotive qui entraîne naturellement à sa suite
un «développement humain» dont le modèle
accompli et réussi est celui des pays réputés
développés, autrement dit occidentaux. Cette vision
suppose que l'état actuel des sociétés occidentales
constitue le but et la finalité de l'histoire humaine.
Le
développement «durable» ne fait que tempérer
le développement par considération du contexte écologique,
mais sans mettre en cause ses principes ; dans le développement
«humain», le mot humain est vide de toute substance, à
moins qu'il ne renvoie au modèle humain occidental, qui certes
comporte des traits essentiellement positifs, mais aussi, répétons-le,
des traits essentiellement négatifs.
Aussi
le développement, notion apparemment universaliste, constitue
un mythe typique du sociocentrisme occidental, un moteur d'occidentalisation
forcenée, un instrument de colonisation des «sous-développés»
(le Sud) par le Nord. Comme dit justement Serge Latouche, «ces
valeurs occidentales [du développement] sont précisément
celles qu'il faut remettre en question pour trouver solution aux problèmes
du monde contemporain» (le Monde diplomatique, mai
2001).
Le
développement sans qualités
Le
développement ignore ce qui n'est ni calculable ni mesurable,
c'est-à-dire la vie, la souffrance, la joie, l'amour, et sa
seule mesure de satisfaction est dans la croissance (de la production,
de la productivité, du revenu monétaire). Conçu
uniquement en termes quantitatifs, il ignore les qualités :
les qualités de l'existence, les qualités de solidarité,
les qualités du milieu, la qualité de la vie, les richesses
humaines non calculables et non monnayables ; il ignore le don, la
magnanimité, l'honneur, la conscience. Sa démarche balaie
les trésors culturels et les connaissances des civilisations
archaïques et traditionnelles ; le concept aveugle et grossier
de sous-développement désintègre les arts de
vie et sagesses de cultures millénaires.
Sa
rationalité quantifiante en est irrationnelle lorsque le PIB
(produit intérieur brut) comptabilise comme positive toute
activité génératrice de flux monétaires,
y compris les catastrophes comme le naufrage de l'Erika ou la tempête
de 1999, et lorsqu'il méconnaît les activités
bénéfiques gratuites.
Le
développement ignore que la croissance techno-économique
produit aussi du sous-développement
moral et psychique : l'hyperspécialisation généralisée,
les compartimentations en tous domaines, l'hyperindividualisme, l'esprit
de lucre entraînent la perte des solidarités. L'éducation
disciplinaire du monde développé apporte bien des connaissances,
mais elle engendre une connaissance spécialisée qui
est incapable de saisir les problèmes multidimensionnels et
elle détermine une incapacité intellectuelle de reconnaître
les problèmes fondamentaux et globaux.
Le
développement considère comme bénéfique
et positif tout ce qui est problématique, néfaste et
funeste dans la civilisation occidentale sans pour autant comporter
nécessairement en lui ce qu'il y a de fécond (droits
humains, responsabilité individuelle, culture humaniste, démocratie).
Une
menace d'anéantissement
Le
développement apporte certes des progrès scientifiques,
techniques, médicaux, sociaux, mais il apporte aussi des destructions
dans la biosphère, des destructions culturelles, de nouvelles
inégalités, de nouvelles servitudes se substituant aux
anciens asservissements. Le développement déchaîné
de la science et de la technique apporte en lui-même une menace
d'anéantissement (nucléaire, écologique) et des
redoutables pouvoirs de manipulation. Le terme de développement
durable ou soutenable peut ralentir ou atténuer, mais non modifier
ce cours destructeur. Il s'agit dès lors, non tant de ralentir
ou d'atténuer, mais de concevoir un nouveau départ.
Enfin,
le développement, dont le modèle, l'idéal, la
finalité sont la civilisation occidentale, ignore que cette
civilisation est en crise, que son bien-être comporte du mal-être,
que son individualisme comporte clôtures égocentriques
et solitudes, que ses épanouissements urbains techniques et
industriels comportent stress et nuisances et que les forces qu'a
déchaînées son «développement»
conduisent à la mort nucléaire et à la mort écologique.
Nous avons besoin, non de continuer, mais d'un nouveau commencement.
Solidariser
la planète
Le
développement ignore qu'un véritable progrès
humain ne peut partir de l'aujourd'hui, mais qu'il nécessite
un retour aux potentialités humaines génériques,
c'est-à-dire une re-génération. De même
qu'un individu porte en son organisme les cellules souches totipotentes
qui peuvent le régénérer, de même l'humanité
porte en elle les principes de sa propre régénération,
mais endormis, enfermés dans les spécialisations et
les scléroses sociales. Ce sont ces principes qui permettraient
de substituer à la notion de développement celle d'une
politique de l'humanité (anthropolitique) que j'ai depuis longtemps
suggérée et celle d'une politique de civilisation.
La
politique de l'humain aurait pour mission la plus urgente de solidariser
la planète. Ainsi une agence ad hoc des Nations unies devrait
disposer de fonds propres pour l'humanité défavorisée,
souffrante, misérable. Elle devrait comporter un office mondial
de médicaments gratuits pour le sida et les maladies infectieuses,
un office mondial d'alimentation pour les populations dénuées
ou frappées de famine, une aide substantielle aux ONG humanitaires.
Les nations riches devraient procéder à une mobilisation
massive de leur jeunesse en un service civique planétaire partout
où les besoins s'en font sentir (sécheresse, inondation,
épidémies). Le problème de la pauvreté
est mal estimé en termes de revenus ; c'est surtout celui de
l'injustice dont souffrent les indigents, miséreux, nécessiteux,
les subalternes, les prolétaires, non seulement devant la malnutrition
ou la maladie, mais dans tous les aspects de l'existence où
ils sont dépourvus de respect et de considération. Le
problème des démunis, c'est leur impuissance devant
le mépris, l'ignorance, les coups du sort. La pauvreté
est beaucoup plus que la pauvreté. C'est dire que, pour l'essentiel,
elle ne se calcule ni ne se mesure en termes monétaires.
La
politique de l'humanité serait corrélativement une politique
de justice pour tous ceux qui, non occidentaux, subissent le déni
des droits reconnus par l'Occident pour lui-même.
La
politique de l'humanité serait en même temps une politique
pour constituer, sauvegarder et contrôler les biens planétaires
communs. Alors que ceux-ci sont actuellement limités et excentriques
(l'Antarctique, la Lune), il faudrait y introduire le contrôle
de l'eau, ses rétentions et ses détournements, ainsi
que les gisements pétroliers.
Une
gouvernance pour la Terre-patrie
La
politique de civilisation aurait pour mission de développer
le meilleur de la civilisation occidentale, d'en rejeter le pire,
et d'opérer une symbiose de civilisations intégrant
les apports fondamentaux de l'Orient et du Sud. Cette politique de
civilisation serait nécessaire à l'Occident lui-même.
Celui-ci souffre de plus en plus de la domination du calcul, de la
technique, du profit sur tous les aspects de la vie humaine, de la
domination de la quantité sur la qualité, de la dégradation
de la qualité de la vie dans les mégapoles, de la désertification
de campagnes livrées à l'agriculture et à l'élevage
industriels qui ont déjà produit bien des catastrophes
alimentaires. Le paradoxe est que cette civilisation occidentale qui
triomphe dans le monde est en crise en son coeur même, et son
accomplissement est la révélation de ses propres carences.
La politique de l'homme et la politique de civilisation doivent converger
sur les problèmes vitaux de la planète. Le vaisseau
spatial Terre est propulsé par quatre moteurs associés
et en même temps incontrôlés : science, technique,
industrie, capitalisme (profit). Le problème est d'établir
un contrôle sur ces moteurs. Les pouvoirs de la science, ceux
de la technique, ceux de l'industrie doivent être contrôlés
par l'éthique, qui ne peut imposer son contrôle que par
la politique ; l'économie doit non seulement être régulée,
mais elle doit devenir plurielle en comportant les mutuelles, associations,
coopératives, échanges de services.
Ainsi,
la planète a besoin à la fois d'une politique de l'homme
et d'une politique de civilisation. Mais elle a pour cela besoin de
gouvernance. Une gouvernance démocratique mondiale est actuellement
hors de portée ; toutefois, les sociétés démocratiques
se préparent par des moyens non démocratiques, c'est-à-dire
par des réformes imposées.
Il
serait souhaitable que cette gouvernance s'effectue à partir
des Nations unies qui ainsi se confédéreraient, en créant
des instances planétaires dotées de pouvoir sur les
problèmes vitaux et les périls extrêmes (armes
nucléaires et biologiques, terrorismes, écologie, économie,
culture). Mais l'exemple de l'Europe nous montre la lenteur d'un cheminement
qui exige un consensus de tous les partenaires. Il faudrait une montée
soudaine et terrible de périls, la venue d'une catastrophe
pour constituer l'électrochoc nécessaire aux prises
de conscience et aux prises de décision.
A
travers régression, dislocation, chaos, désastres, la
Terre-patrie pourrait surgir d'un civisme planétaire, d'une
émergence de société civile mondiale, d'une amplification
des Nations unies, non se substituant aux patries, mais les enveloppant.
L'obstacle
énorme : l'humanité elle-même
Mais
l'on ne saurait se masquer plus longtemps les obstacles énormes
qui s'y opposent. Il y a tout d'abord le fait que la tendance à
l'unification de la société-monde suscite des résistances
nationales, ethniques, religieuses, qui tendent à la balkanisation
de la planète, et que l'élimination de ces résistances
supposerait une domination implacable.
Il
y a surtout l'immaturité des Etats-nations, des esprits, des
consciences, c'est-à-dire fondamentalement l'immaturité
de l'humanité à s'accomplir elle-même.
C'est
dire du même coup que loin de se forger une société-monde
civilisée, il se forgera, si elle réussit à se
forger, une société-monde grossière et barbare.
Elle n'abolirait pas d'elle-même les exploitations, les dominations,
les dénis, les inégalités existantes. La société-monde
ne va pas résoudre ipso facto les graves problèmes présents
dans nos sociétés et dans notre monde, mais c'est la
seule voie par laquelle l'humanité pourrait éventuellement
progresser.
Si
les aspects les plus pervers, barbares et vicieux de l'être
humain ne peuvent être inhibés, au moins régulés,
s'il n'advient pas non seulement une réforme de la pensée
mais aussi une réforme de l'être humain lui-même,
la société-monde subira tout ce qui a jusqu'à
présent ensanglanté et rendu cruelle l'histoire de l'humanité,
des empires, des nations. Comment adviendrait une telle réforme,
qui suppose une réforme radicale des systèmes d'éducation,
qui suppose un grand courant de compréhension et de compassion
dans le monde, un nouvel évangile, de nouvelles mentalités
?
Le
dépassement de la situation nécessiterait une métamorphose
tout à fait inconcevable. Toutefois cette constatation désespérante
comporte un principe d'espérance ; on sait que les grandes
mutations sont invisibles et logiquement impossibles avant qu'elles
apparaissent ; on sait aussi qu'elles apparaissent quand les moyens
dont dispose un système sont devenus incapables de résoudre
ses problèmes. Ainsi, pour un éventuel observateur extraterrestre,
l'apparition de la vie, c'est-à-dire d'une nouvelle organisation
plus complexe de la matière physico-chimique et dotée
de qualités nouvelles, aurait été d'autant moins
concevable qu'elle se serait produite dans les tourbillons, les tempêtes,
les orages, les éruptions, les tremblements de terre.
Edgar
Morin , Johannesburg 2002, Libération,
le 26 août 2002
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autres
citations :
"Le
véritable universalisme est celui qui respecte les
diversités : son trésor, c’est la diversité,
mais le trésor des diversités, c’est l’unité
; c’est ça qui est oublié. La Genèse fait
du Créateur un singulier pluriel : Elohim. Dès
le début de l’univers, l’unité comporte
la pluralité. C’est là que réside la force
créatrice. Quand on se rue dans les singularités, on
oublie l’universel. Lorsqu’on oublie les singularités,
on reste dans l’abstrait. La pensée dominante est incapable
de saisir le lien unité-diversité."
"La
mondialisation a apporté de nombreux maux, mais elle a aussi
créé une communauté de destins pour tous les
humains. Nous sommes tous menacés par la dégradation
écologique, la multiplication des armes nucléaires,
le marché économique qui manque de régulation.
(...) L’universalisme concret, celui de la Terre-patrie, doit
avoir des mains fortes mais aussi des pieds, et savoir marcher. (...)
La construction d’un système planétaire viable
est une nécessité politique. C’est la perspective
de salut. (..) Je ne me réjouis pas que la Bible ait fait l’homme
à l’image de Dieu. Cela l’a conduit à se
diviniser pour se faire maître et possesseur de la nature. Aujourd’hui
il nous faut retrouver notre lien avec la biosphère."
"L’individualisme a toujours eu deux faces. Une face d’autonomie
et une face égocentrique et égoïste que notre civilisation
a surdéveloppé. Toutes les anciennes solidarités
sont en désintégration : la famille, le couple, les
solidarités de village, les solidarités de travail.
Comment régénérer la solidarité dans notre
société ? La pensée politique doit s’attaquer
à ce problème central. La carence de l’économie
vient du fait que c’est une science close, qui ne tient pas
compte des réalités humaines et ne connaît que
le calcul."
"Le chemin passe par une économie plurielle, sociale et
solidaire, développant les coopératives, les mutuelles,
les associations. Il faut une nouvelle culture qui lie l’idée
de réformes multiples à celle de transformation profonde,
ce que j’appelle métamorphose."
Edgar
Morin, Que
reste-t-il de l'universel eurpopéen ?, Libération,
le 22 novembre 2009